le parking

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Message par Admin le Ven 30 Sep - 17:10

Le parking était gardé par Rosa la nuit. Elle se chargeait d’évacuer les lieux à l’heure de sortie des bureaux. Elle le prenait très à cœur son job. D’abord le gouvernement avait décidé d’attribuer tous les boulots de nuit à des femmes lesbiennes un peu trop masculines à leur goût. Et à toute personne ne correspondant pas à ce qui était attendu. « En travaillant la nuit, elles sont trop fatiguées le jour pour arborer leur style défiant le genre dans les rues de la ville » avait sûrement prononcé quelqu’un.e dans la coupole pensait Rosa. Résultat : ils avaient distribué exclusivement, dans une sorte de partenariat à peine calculé, tous les lieux gigantesques et vides à la communauté lesbienne et/ou queer. Bentley et Rosa s’étaient alors associées rapidement pour que le parking soit minutieusement vidé des voitures civiles d’abord un soir par mois. Ensuite Rosa s’était auto-gradée et avait commencé à imposer des règles minuscules aux usagers et ces closes s’accumulant, elles libérèrent le dernier étage un soir par semaine. Vint la saison pluvieuse de 2053 qu’on surnomma sur le coup « saison furieuse » tant elle avait été dévastatrice. Rosa en profita pour annoncer une fuite irréparable venant du toit de l’édifice. Dès lors, plus aucune voiture ne fut autorisée à se garer au delà de l’étage médian c’est-à-dire le 32ème. Le gouvernement avait autre chose à financer que les réparations d’un bâtiment en béton armé obsolète et quasiment hors d’usage. Rosa termina d’accomplir sa mission en parlant à chaque arrivant diurne de thèmes comme la restriction budgétaire, l’infiltration et les gros œuvres, dans le désordre et sans avoir l’air de les associer. En quelques mois, les seules voitures qui restaient la journée étaient celles de personnes queer dont le compte bancaire ne suffisait plus à remplir le réservoir d'essence, de travailleurs trop pauvres pour se payer les services d’un gardiennage de jour, souvent les deux en même temps, et de lesbiennes qu’on autorisait à travailler aux heures d’ensoleillement.

Rosa distribuait des tickets aux filles qui venaient seules. Les autocollants criaient : « Viens avec ta Bentley ! ». La blague, elle était sans doute la seule à la comprendre mais le double sens ça l’avait toujours fait rire.
Bentley c'était le surnom de l’organisatrice. C'était l’ex de Rosa, qui se plaisait à lui répéter régulièrement :
« Si tu peux plus entrer dans mon cœur, je peux bien te laisser rentrer dans mon parking ». Mais finalement le parking c'était un peu une partie de son cœur. Rosa s'était faite larguer par Bentley il y a des années et lui en avait voulu, puis s’en était remise. Bentley avait eu une période nostalgique mais Rosa avait déjà resserré les vannes et elles avaient fini par devenir amies et travailler ensemble. Rosa racontait à qui s’interrogeait sur le passé de son ex :
« Si je l’ai appelée Bentley c’est parce qu’elle a le cœur blindé comme une voiture de président. »
Puis elle s’empressait de rajouter :
« Fin ça marche pas toujours, tu connais JFK ? »
Rosa prenait toujours un ton faussement solennel quand elle en venait à cette réplique et balançait un clin d’œil à son interlocutrice. Elle n’attendait évidemment pas de réponse et laissait la curieuse en plan devant la barrière fermée du parking. Cette stèle renversée, gardienne du cinéma des inverties.
Règle n°1 : Le passé de Bentley c’est aussi celui de Rosa et c’est sûrement pas elle qui délivrera la moindre information à une inconnue.
Rosa avait aussi le don de repérer les filles qui arrivaient avec l’amour de leur vie perdu sur le siège passager. À celles-là elle ouvrait la barrière sans broncher. Parfois quand la passagère avait l’air complètement paumée, elle lui décochait un clin d’œil accompagné de la pire grimace qu’elle était capable d’exécuter. Intérieurement, elle éprouvait le devoir de rabibocher les âme-sœurs cloîtrées dans des moues peu engageantes et se sentait une certaine capacité à le faire. Si jamais la fille assise à droite du volant se montrait dubitative quant à l’endroit où elle se faisait conduire, elle était servie. Rosa se disait que la surprise et l'effroi qu’elle provoquait avec son visage pouvait détendre l'atmosphère. Par effet contradictoire, la vue depuis là-haut serait à coup sûr plus agréable. Ne serait-ce que par soulagement de s’être éloignée de cette gardienne vraiment folle.

Son rôle au sein de l’édifice vide lui procurait une sorte de sentiment de toute-puissance teintée de solitude, soit l’idée qu’elle se faisait des esprits des puissants depuis leurs grands bureaux protégés dans la coupole où le ciel était indéniablement bleu, même à cette heure là.
A vrai dire, elle se sentait dans l’ensemble un tout petit peu plus orgueilleuse qu’eux. Ce poste de choix découlait bien d’un engrenage putride visant à éradiquer des rues les femmes comme elle. Mais la seule pensée que ce même système la rémunérait à avoir droit de passage vers les cieux, droit d'entrée sur des femmes débarquant, en trombe, dans de rutilantes autos, au crépuscule ; cette pensée là la faisait sourire de fierté sardonique tous les jours au fond de son box.

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